Les Jachères Apicoles
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  (27/02/2014) Ces parasites de l’abeille domestique qui franchissent les barrières taxonomiques




L’apiculture est plutôt bien placée pour témoigner des phénomènes de pathogènes qui, au gré d’échanges internationaux aux contrôles sanitaires parfois insuffisants, font le saut de l’espèce et se trouvent un nouvel hôte, ou une nouvelle proie.


Nosema ceranae, parasite de l’abeille asiatique Apis ceranae, et qui infecte l’abeille européenne Apis mellifera (ce qui a été découvert il y a une dizaine d’années), en est un bon exemple. Mais les apiculteurs pourraient aussi vous parler de l’origine asiatique du varroa, ou du Vespa velutina, le frelon asiatique débarqué à Bordeaux en 2003 - 2004.


Ainsi, constat, plusieurs des plus grandes pestes de l’apiculture occidentale moderne sont des parasites d’origine asiatique qui ont fait le saut de l’espèce de l’abeille asiatique à l’abeille européenne.


Mais on a aussi appris depuis plusieurs années que certains pathogènes peuvent sauter plus loin.



De l’espèce au genre


En 2009, il a été montré que Nosema ceranae a fait le saut du genre et a été identifié dans trois espèces de bourdons en Argentine (texte complet disponible ici au moment d’écrire cet article). Il n’était jusqu’alors connu que comme un parasite de l’abeille.


Sur 455 bourdons prélevés entre 2005 et 2008 dans plusieurs régions du pays, 53 (11%) étaient positifs. Aucun des 21 individus de collection prélevés en 1987 et qui ont été analysés n’a présenté de trace du parasite, suggérant que N. ceranae n’était alors pas encore présent chez ces bourdons.


C’est la proximité avec des colonies d’abeilles domestiques, écrivaient les auteurs, qui expliquait probablement la présence de ce pathogène chez ces espèces de bourdons.



En Europe aussi


Et c’est donc sans véritable surprise qu’on apprend aujourd’hui, au travers d’un article publié ce mois-ci dans Nature, que les bourdons du Royaume-Uni sont largement infectés par ce même Nosema ceranae, mais aussi par un autre parasite de l’abeille domestique, le Deformed Wings Virus DWV, ou virus des ailes déformées. Cet article est intitulée Disease associations between honeybees and bumblebees as a threat to wild pollinators Les associations de maladies entre les abeilles domestiques et les bourdons comme menace pour les pollinisateurs sauvages.


L’étude montre :

- qu’il y a un lien entre la prévalence du DWV et de N. ceranae dans les abeilles domestiques et la prévalence de ces deux pathogènes dans les bourdons ;

- que les souches de DWV retrouvées dans les abeilles et dans les bourdons sont les mêmes ; et

- que ce sont les abeilles domestiques qui présentent les taux d’infection les plus élevés.


Les indices convergent donc pour indiquer qu’il est probable que ce soit l’abeille domestique qui soit à l’origine de la contamination des bourdons par ces deux parasites.


La principale découverte de cette étude, c’est bien la détection du virus des ailes déformées chez les bourdons. Les résultats montrent que le DWV exprime de la pathogénicité chez les bombus, avec une diminution de la durée de vie des individus infectés par rapport aux individus sains.



Les fleurs comme lieu de contamination des pollinisateurs sauvages


En allant récolter nectar et pollen, les abeilles domestiques butineuses malades déposeraient des particules virales et / ou des spores de nosema sur les fleurs. Les ouvrières bourdons seraient alors infectées lors de leurs sorties de butinage.


On peut imaginer que les bourdons ne sont pas le seul groupe d’espèces à rencontrer ce genre de source de contamination par un parasite ou un virus. Pour le coup, les espèces d’abeilles solitaires qui ne s’intéressent qu’à un petit nombre d’espèces végétales pas ou peu butinées par l’abeille domestique s’en tireraient mieux.


Dans tous les cas, ces résultats signifient qu’un rucher en mauvais état sanitaire peut transformer les fleurs alentours, sur 1 Km de rayon ou plus, en sources de contamination pour les pollinisateurs sauvages dont les territoires de butinage – et les choix alimentaires – croisent avec ceux du rucher malade voisin.


Dans une interview largement relayée sur le web anglophone, un des co-auteurs du papier conclue sur la nécessité de ne plus traiter la question de ces pathologies uniquement d’un point de vue apicole, mais de rechercher aussi des solutions pour lutter contre ces maladies chez les bourdons.


On pourrait rajouter que ces résultats mettent en évidence sous un angle nouveau l’urgence absolue d’atteindre un meilleure état sanitaire du cheptel apicole : c’est ne sont pas seulement les colonies d’abeilles domestiques qui sont en péril, mais leur mauvais état sanitaire met aussi en danger les pollinisateurs sauvages !



L’espèce, puis le genre, puis… le règne !

Comme si cela ne suffisait pas déjà au tableau de la situation sanitaire des apoïdes pollinisateurs, il a été découvert que le virus de la mosaïque du tabac peut infecter l’abeille domestique . C’est la première fois qu’il est montré que des abeilles exposés à des pollens contaminés par un virus peuvent être infectées. Et plus simplement, c’est la première preuve d’un virus capable d’infecter à la fois des hôtes du règne végétal et du règne animal.


Non seulement le virus est présent dans l’abeille, mais il se réplique, et produits des virions (capables d’aller infecter d’autres cellules). Ainsi, les abeilles positives présentaient des infections importantes, répandues dans tout leur corps. Même si rien n’est encore connu sur l’éventuelle pathogénicité de ce virus pour l’abeille, les auteurs notent quand même que sa présence, associée à celle de virus connus de l’abeille, semblait liée à des déclins de colonies et à des mortalités hivernales.


De plus, le virus a aussi été retrouvé chez varroa, mais pas dans tout son corps comme pour l’abeille, uniquement dans le système digestif. Cela suggère que varroa facilite la contagion des abeilles par le virus, sans lui-même subir d’infection systématique.


Comme environ 5% des virus connus des végétaux se transmettent par le pollen, les auteurs notent que cela fait autant de candidats potentiels à d’autres sauts de règne.


Ces découvertes montrent clairement qu’on n’a pas fini d’en apprendre sur les pathologies des abeilles et des pollinisateurs sauvages. Et éclaire aussi sous un jour relativement inhabituel les relations entre les plantes et les insectes. Il est vrai que comme l’on parle si souvent du bénéfice réciproque de la pollinisation, qu’on en oublie parfois que les plantes peuvent être le support (voire même directement produire) des poisons pour les insectes.



Sources :

Plischuk, S., Martín-Hernández, R., Prieto, L., Lucía, M., Botías, C., Meana, A., Abrahamovich, A. H., Lange, C. and Higes, M. (2009), South American native bumblebees (Hymenoptera: Apidae) infected by Nosema ceranae (Microsporidia), an emerging pathogen of honeybees (Apis mellifera). Environmental Microbiology Reports, 1: 131–135. doi: 10.1111/j.1758-2229.2009.00018.x


M. A. Fürst, D. P. McMahon, J. L. Osborne, R. J. Paxton, M. J. F. Brown. Disease associations between honeybees and bumblebees as a threat to wild pollinators. Nature, 2014; 506 (7488): 364 DOI: 10.1038/nature12977


http://www.sciencedaily.com/releases/2014/02/140219133335.htm


Li J.L., Cornman R.S., Evans J.D., Pettis J.S., Zhao Y., Murphy C., Peng W.J., Wu J., Hamilton M. & Boncristiani H.F. & (2013). Systemic Spread and Propagation of a Plant-Pathogenic Virus in European Honeybees, Apis mellifera, mBio, 5 (1) e00898-13-e00898-13. DOI: 10.1128/mBio.00898-13



Julien Chagué
Reproduction autorisée avec mention : © Réseau Biodiversité pour les Abeilles
et un lien vers le présent article.


Cet article a été ajouté en ressource à la rubrique Arbre des causes des facteurs de surmortalité des abeilles
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